vingt quatrième article de blog: le Pair à Pair Marchand

Le pair à pair marchand semble marcher sur l’eau. Prenons les trois exemples les plus emblématiques, AirBnB, BlaBlaCar et Uber. Ces trois sociétés sont sans doute les plus connues du secteur de la consommation collaborative.

Leur évaluation financière, c’est-à-dire le prix auquel la communauté financière évalue ces sociétés si leurs propriétaires décidaient de les vendre, est colossale. En Juin 2015, elle était estimée à 24 milliards de dollars pour AirBnB, à 1,6 milliard pour BlaBlaCar en septembre 2015, et 51 milliards pour Uber en septembre 2015, ce qui est complètement exagéré.

Mais vendre ou acheter une action de société, c’est faire le « commerce des promesses », comme le dit joliment Pierre-Noël Giraud. Cela ne correspond nullement à leur activité effective. Uber a fait un chiffre d’affaires de 500 millions de dollars en 2014 pour des pertes de 150 millions ! Au premier semestre 2015, le chiffre d’affaires se montait à 650 millions de dollars, avec des pertes de l’ordre de 100 millions de dollars.

La croissance est très rapide mais rien n’indique que la société rapportera plus que Ford ou General Motors dans 5 ans. Or son évaluation financière leur est supérieur.

Les experts financiers sont conscients de la grande variabilité que peut recéler l’évaluation financière d’une startup et ils essaient de justifier rationnellement leur propre évaluation. Dans le cas d’Uber, on s’attend à ce qu’il se diversifie dans toutes les activités de transport et livraison, (notamment en ville), ce qui doublerait son marché potentiel.

Mais lorsqu’on n’est pas expert financier, on ne peut qu’être frappé par l’écart entre ces promesses et la réalité actuelle de ces sociétés.

Dans cette partie, nous explorons les éléments qui expliquent pourquoi les financiers croient à ces promesses.

Les motivations des plateformes marchandes

Alors que le pair à pair collaboratif mobilise les valeurs de partage et de réciprocité, le pair à pair marchand fonctionne sur la logique des start-up mise en place dans les années 1996-2000. Il s’agit de lever des fonds auprès des investisseurs en capital-risque, de toucher le plus grand nombre possible de personnes quitte à proposer initialement des services gratuits et à trouver ensuite un « modèle économique », c’est-à-dire une façon de rentabiliser cette « audience ».

Dans le cas de la consommation collaborative, l’audience en question est double. Il y a, chez AirBnB, Uber ou BlaBlaCar, à la fois des prestataires et des clients qui entrent en contact via la plateforme.

Mais celle-ci, au lieu d’être l’émanation de l’intérêt collectif de ses membres, cherche à s’engager le moins possible. Par exemple, est-ce que AirBnB est responsable si un loueur d’appartement d’appartement installe une caméra cachée pour espionner ses hôtes ? Le cas s’est produit récemment et la justice n’a pas encore tranché.

Quoi qu’il en soit, nos trois licornes ont réussi à créer leur « modèle économique » essentiellement en prélevant une commission sur toutes les transactions qui se nouent par leur intermédiaire. Celle-ci est de l’ordre de 10 à 20% mais peut être encore plus élevée.

Une autre caractéristique de ce pair à pair marchand est la volonté de la part de la plateforme de centraliser tous les flux d’information et de contrôler tous les comportements qui naissent à l’occasion d’interactions entre ses membres.

Revenons à nos 3 sociétés licornes. Deux d’entre elles sont dans le domaine du transport, la troisième dans celui de l’hébergement. Est-ce un hasard ? De façon corollaire, « l’uberisation » qui risque d’affecter de nombreux secteurs de l’économie, conduira-t-elle à l’émergence d’autant de géants, comparables à ces trois-là ? C’est peu probable.

L’hébergement et le transport font écho à notre besoin croissant de mobilité, que ce soit en ville, ou au-delà.

Pour cela, le transport individuel est évidemment très pratique, mais il coûte cher, et partager un véhicule peut donc en valoir la peine, mais il faut se coordonner. Internet facilite grandement cette coordination car on peut entrer rapidement en contact avec beaucoup de monde. Que des start-up l’aient compris n’est pas étonnant mais deux seulement semblent y avoir réussi.

Uber permet le transport à l’intérieur des villes, BlaBlaCar sur des distances plus longues. Uber utilise une main-d’œuvre dédiée et disponible, ce n’est pas le cas pour BlaBlaCar. Ainsi les communautés d’offreurs de service sur Uber et BlaBlaCar sont très différentes.

Pour l’hébergement, le succès d’AirBnB s’appuie sur une logique elle aussi bien particulière. L’hébergement chez le particulier a toujours existé (que l’on pense aux labels Gîtes de France par exemple ou aux Bn’B en Grande Bretagne). Mais avant Internet, héberger un inconnu paraissait complexe et risqué. AirBnB a permis de centraliser sur son site toutes ces offres d’hébergement et en a suscité d’autres car les gens ont peut-être l’impression que passer par cet intermédiaire leur garantit un bon hébergement à un bon prix, avec un minimum de sécurité.

Qu’entend-on par « uberisation » ?

L’autre élément qui interpelle, dans le succès des « licornes » de la consommation collaborative, c’est le risque de « l’uberisation ». La société californienne Uber a jeté dans la rue des dizaines de milliers de chauffeurs de taxis partout dans le monde et son application vedette, Uber Pop a été interdite dans plusieurs pays. Mais certains craignent qu’elle ne soit l’avant-garde d’un mouvement beaucoup plus profond.

Un «observatoire français de l’uberisation1 » a même été créé, qui n’hésite pas à qualifier l’ubérisation de « lame de fond ».

Des plateformes de pair à pair marchand sont récemment apparues, proposant d’aller manger chez ses voisins ou chez l’habitant si on se trouve en déplacement.

Vizeat en fait partie. Créée en février 2014, elle était déjà présente dans vingt pays quelques mois plus tard et réussissait à lever 1 million d’euros la même année. Cela lui a permis de se développer et de racheter un concurrent français cookening.com en février 2015, ce qui lui a fait doubler sa présence du jour au lendemain.

Aujourd’hui elle s’étend à plus de 60 pays. Le principe est simple : des « maîtres ou maîtresses de maison » s’inscrivent sur le site, fixent un menu, un prix et des jours et des heures de disponibilité. Ils ou elles peuvent préciser le nombre d’invités mais doivent participer au repas ce qui permet d’éviter une forme d’industrialisation. Les invités s’inscrivent et règlent à l’avance sur le site.

Vizeat fournit également une assurance, aussi bien pour les maîtres de maison que pour les invités, jusqu’à un montant maximal de 100 000 €. La clientèle visée est celle des voyageurs ou des arrivants dans une ville qui veulent connaître rapidement du monde dans leur voisinage.

Bien évidemment cette initiative inquiète les restaurateurs. Ceux-ci pointent la concurrence déloyale, l’absence de réglementation concernant l’hygiène et l’absence de fiscalité. Mais Vizeat croit beaucoup à son potentiel de croissance arguant du fait que dans le voyage, il y a 3 fonctionnalités nécessaires, le transport (couvert par BlaBlaCar), l’hébergement (fourni sur AirBnB) et la nourriture (que Vizeat veut apporter).

Sources

http://www.uberisation.org/

http://www.slate.fr/story/109659/uberisation-menace-tous-secteurs

Le dictionnaire des idées. Reçues sur l’innovation ===>ici

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