Dix septième article de blog: les jalons pour une histoire des outils numérisés

L’histoire des outils de la coopération numérisée, outre qu’elle épouse les transformations parallèles de la définition du travail et de la performance, repose sur deux piliers : la conversation créative entre auteurs de ces outils et la diffusion auprès des utilisateurs. Frédéric Soussin esquisse même une opposition entre réussite commerciale d’un outil et innovation : « Le groupware avait bien démarré dans les années 1992 à 1994.

Puis l’internet grand public, le web est arrivé. Dès lors on n’a plus parlé que de sites et du mail, qui lui est un produit de désorganisation et non pas d’organisation .» De fait, les « grands moments » de l’histoire des outils numérisés de travail coopératif, retenus par les créateurs et par les observateurs, sont souvent moins liés au succès public qu’à l’invention de fonctionnalités ou aux audaces conceptuelles.

Les réalisations et les programmes qui jalonnent l’histoire des outils numérisés de travail coopératif peuvent donc être observés comme les étapes d’une réflexion progressive visant à explorer le travail coopératif, en dehors de tout objectif de rentabilité et en autonomie relative avec leur succès d’usage.

La discussion dont nous nous faisons ici l’écho s’instaure entre créateurs d’outils et utilisateurs, certes, mais également entre les créateurs. Ainsi, Tim Berners-Lee, directeur du World Wide Web Consortium (W3C), souligne que l’objectif que poursuivait le W3C en développant le navigateur Web Amaya n’était pas d’en faire un standard du marché mais de « montrer comment des fonctionnalités de divers éditeurs de texte pouvaient être combinées pour former un meilleur navigateur-éditeur, qui aiderait les gens à travailler ensemble ».

Les créateurs d’outils soulignent que, en créant un outil, ils proposent leur définition du travail coopératif, dans ses méthodes, ses représentations et ses objectifs. Ainsi, Ward Cunningham, auteur en 1995 de WardsWiki, le tout premier wiki, donne à sa création des objectifs qui vont bien au-delà de son caractère instrumental, et reflètent sa conception de la coopération : il voulait en effet un outil tout à à la fois « ouvert, incrémental, organique, simple d’accès, accueillant, unifié, précis, tolérant, observable et convergent».

Le premier pas vers la numérisation du travail coopératif est sans doute l’apparition du courrier électronique, en 1960. D’abord limité à un seul serveur, le mél est étendu en 1972 par Ray Tomlinson à un réseau d’ordinateurs distants, Arpanet (qui deviendra Internet). Pendant cette période, le mél reste un outil d’appoint réservé à la communauté des informaticiens et parasitant des réseaux et des serveurs dont la finalité première est tout autre.

On sort du milieu des experts de l’informatique avec Community Memory, projet lancé en août 1973 à Berkeley. Pour la première fois, un système informatique est proposé à tout un chacun pour gérer ses relations personnelles. En effet, ce projet socialement innovant, orienté vers le grand public, avait pour objectif d’installer des terminaux connectés pour créer un « système de communication qui permette aux gens d’entrer en contact les uns avec les autres sur la base de l’expression de leurs intérêts mutuels, sans avoir à déléguer leur jugement à des tierces parties ».

Community Memory vise la communication au sein d’une communauté et non le dialogue entre deux personnes comme le faisait le mél. C’est un échec du point de vue des usages, qui restent confidentiels et s’interrompent rapidement. Il n’en marque pas moins une innovation pérenne. En effet, afin de faciliter la mise en contact de personnes qui ne se connaissent pas, Community Memory se présente comme un « tableau noir », où chacun peut décrire projet ou hobby et le donner à lire à tous les autres, sans censure ni liste de destinataires.

L’étape suivante dans l’évolution des outils de travail coopératif intervient à la suite de la révolution micro-informatique : les taux d’équipement explosent avec l’apparition d’ordinateurs simples et autonomes et la puissance de calcul disponible chez un utilisateur permet alors la création d’outils sophistiqués.

Cette première décentralisation massive, celle du hardware, autorise de simples utilisateurs à accueillir d’autres utilisateurs sur leur ordinateur, pour leur proposer de consulter ou de déposer des fichiers. L’objectif de Community Memory devient à la portée de chacun. En 1978, Keith Perterson et Ward Christensen développent le programme Computer Bulletin Board System (CBBS ou BBS), qui permet le stockage et la diffusion de documents textuels numérisés.

Ces ordinateurs accessibles par simple appel téléphonique, sur lesquels une communauté d’utilisateurs partage ces documents, facilitent l’accès aux informations numérisées et la diffusion des pratiques d’élaboration collective des contenus.
L’année suivante, en 1979, l’invention de Usenet pousse la décentralisation un cran plus loin en éliminant le s
‘un BBS : grâce à un système de replication automatique des messages, Usenet est un système de discussion textuelle à l’échelle du réseau. Mêlant des caractéristiques issues du mél (l’interface) et du BBS (le caractère public des conversations), Usenet introduit la discussion structurée par des fils de réponses successives {threads), qui devient rapidement la représentation dominante de la conversation en ligne.
Jusqu’à l’invention du Web en 1991, courrier électronique, BBS et Usenet constituent les trois modalités princi
atif en ligne. Ils sont enrichis en 1980 par les multi-user dungeons (MUD), qui apportent une métaphore spatiale : chaque discussion, ou document, est placée dans une « pièce » dans laquelle les utilisateurs peuvent « entrer » ou « sortir » à leur guise.

Les métaphores des MUD seront reprises comme alternative à la forme « Usenet », aussi bien par les outils de chat grand public que par les systèmes de gestion électronique de documents.

En 1989 apparaît le programme degroupware Lotus Notes (depuis racheté par IBM). S’éloignant comme les MUDs de la métaphore de l’échange de messages, Notes permet la création, le partage et la mise à jour collective de bases de documents partagés. Extrêmement sophistiqué, Notes est la référence du travail coopératif en milieu professionnel jusqu’au milieu des années 1990 et l’apparition des navigateurs (Mosaic, Netscape, Internet Explorer, etc.). Des outils comme Kanari (1999) et Groove (2000) prolongent le sillon de Notes, l’un en simplifiant drastiquement l’ergonomie et les modalités de fonctionnement, l’autre en tentant de les moderniser à l’aune du Web des années 2000.

Sources : quand l’écran fait écran- la numérisation du travail coopératif

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